Réflexions de Benoît Mernier

Les questions concernant la restauration et construction d’orgues n’ont pas toujours été envisagées de la même façon au cours du temps. Si avant les années 1960 l’approche privilégiait presque exclusivement le style propre à l’époque vécue et à la région locale en gardant peu ou prou le matériel sonore antérieur (dans le cas des restaurations) mais souvent en l’adaptant tout de même au goût du jour, l’attitude a sensiblement évolué ces cinquante dernières années.

 

La prise de conscience historique et patrimoniale, notre conception accrue d’une culture davantage tournée vers le passé et empreinte d’un intérêt ainsi que d’une connaissance toujours plus fine des styles anciens combinés à la volonté de respecter les strates du passé ont redéfini de manière importante la philosophie des restaurations et constructions d’orgues.

Depuis 1960 environ, ce « goût du jour » s’est progressivement décliné au pluriel : les facteurs d’instruments se sont intéressés aux différents types d’instruments historiques (d’époques et d’écoles diverses), ils ont retrouvé les techniques artisanales anciennes, ont créé des copies ou des ouvrages inspirés des instruments anciens. L’idée du progrès en art a été abandonnée au profit d’une volonté de créer des instruments pouvant servir au mieux chaque style régional du passé, inscrivant ce travail dans une idée d’homogénéité : un matériau sonore en adéquation avec la partie visuelle (le buffet des orgues, par exemple) et, dans une moindre mesure, avec le lieu abritant l’instrument. Cette attitude est également remarquée dans le domaine de la restauration des bâtiments et du patrimoine. En matière d’orgue, cette conception offre la possibilité d’une pluralité de styles pour les restaurations et surtout pour les (re-)constructions : on pourra trouver dans telle église abbatiale wallonne un orgue de type saxon du XVIIIème siècle, dans telle église bruxelloise un orgue de style ibérique ou italien, dans d’autres des instruments inspirés de la facture parisienne de la seconde moitié du XIXème siècle, etc.

 

C’est en partie dans cette perspective qu’est née notre réflexion d’une politique globale des orgues à Namur : l’orgue de Saint Loup pourra offrir des spécificités particulières aussi dans la mesure où d’autres instruments (celui de l’église Notre-Dame ou celui de la Cathédrale Saint Aubain, par exemple) proposeront d’autres caractéristiques stylistiques.

 

Cette attitude mérite pourtant, nous semble-t-il, d’être réévaluée à l’aune des réalités du monde d’aujourd’hui. Si la question de la culture classique a longtemps semblé être une évidence dans nos sociétés tant dans le domaine de l’éducation que dans sa pratique elle-même, nous constatons qu’il n’en est plus ainsi aujourd’hui ; même si nous ne pouvons que le déplorer. La moyenne d’âge du public des concerts de musique classique augmente d’années en années. L’audience des concerts d’orgue diminue de manière significative dans nos pays occidentaux. Nous ne pouvons le nier. Certains magnifiques instruments, résultat de restaurations ou constructions exemplaires sont quasi à l’abandon faute de musiciens pour les jouer, de public ou de fidèles pour les écouter. Ce constat peut générer plusieurs attitudes : celle de la résignation désabusée, celle de la résistance obstinée sans questionnement ou celle d’une réflexion en profondeur sur les modalités à mettre en œuvre face à cette nouvelle donnée sociétale. Ce questionnement n’est cependant pas synonyme d’abandon des idées de respect du patrimoine qui ont prévalu ces cinquante dernières années. Mais il doit permettre de se recentrer sur la fonctionnalité. Il s’agirait donc de repenser l’ordre de préséance qui prévalait ces derniers temps et n’était plus discuté : la réflexion esthétique autour de l’objet comme donnée première et puis dans un second temps, éventuellement, sa fonctionnalité, sans que celle-ci soit déterminante dans la réflexion.

Si nous voulons agir de façon responsable par rapport à cette crise de la culture classique, nous devons envisager la fonction comme un des termes déterminant de cette équation et non comme une sorte de déduction automatique produite naturellement par l’objet patrimonial traité.

Il n’est évidemment pas question de prôner une forme de consensus mou qui tendrait à privilégier un instrument sur lequel tout serait possible de jouer – à supposer que cela soit possible – , mais il s’agit de penser en parallèle, de façon créative et innovante, la fonction musicale, culturelle, pédagogique, liturgique, … de l’instrument et la facture de l’instrument lui-même dans sa problématique et choix stylistiques, esthétiques et techniques.

 

La restauration/reconstruction de l’orgue de Saint Loup nous offre la possibilité de relever ce défi important. Nous ne pouvons l’ignorer.

Cette opportunité pourrait permettre de façon significative d’ouvrir une voie prospective quelles que soient les options prises à condition de prendre en compte ces réalités nouvelles.

 

Benoît Mernier, 02 décembre 2015

 

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